Le temps où nous chantions – Richard Powers

Publié le 6 Juin 2013

Le temps où nous chantions – Richard Powers

Delia Daley, jeune Noire dont la famille vit et travaille depuis des décennies aux États-Unis, et David Strom, juif allemand émigré pour fuir la dictature naissante, se croisent au milieu de la masse innombrable venue assister au concert de la célèbre soliste Marian Anderson, à Washington, en 1939. Tout aussi hasardeuse que leur rencontre, leur union paraît inconcevable, autant pour la famille de Delia que pour le monde entier, qui dans ce joyeux contexte ségrégationniste leur rappelle à chaque instant leur anormalité ; comme ils aiment à le dire, le poisson et l'oiseau peuvent s'aimer, mais ils n'auront nulle part pour construire leur nid. En se mariant, ils n'appartiennent plus à aucune des deux communautés, et n'ont d'autre choix que d'inventer eux-mêmes de nouvelles règles, de créer un univers neuf dans lequel leurs enfants grandiront.

Des enfants, ils en ont trois : Jonah, Joseph et Ruth. Et leur éducation, pour riposter face à la permanente tension raciste, se base sur la musique, qui est déjà le fondement de l'amour entre Delia et David. Dès leur plus jeune âge, les trois petits évoluent dans une sphère familiale chaleureuse dans laquelle la musique est omniprésente. Ils apprennent très rapidement à taquiner le piano, et se retrouve tous les soirs dans des chants complexes à 5 voix, dans lesquels chacun trouve sa place dans l'harmonie parfaite de l'ensemble du groupe. Les deux garçons, après une formation en demi-teinte dans un conservatoire privé, entament une fulgurante carrière de concertistes et sont consacrés comme une révélation exceptionnelle parmi les jeunes musiciens du moment. Joseph, le narrateur, accompagne son frère au piano. Bien que ce soit sa voix qui nous parvienne, il est extrêmement effacé, sans grande confiance en ses qualités de musicien. À ses côtés, la voix de Jonah, lumineuse, flamboyante, inespérée, divine (et tant d'autres superlatifs), subjugue tous ceux qui ont le bonheur de l'entendre ; il attire à lui tous les meilleurs professeurs et chefs d'orchestre, convainc les jurys les plus sévères et captive les foules toujours plus importantes. Le succès du jeune soliste croît sans mesure, sans qu'il veuille jamais se séparer de son pianiste fétiche.

Vous voilà déjà avec un bon résumé ; c'est-à-dire pas grand chose sur le total des impressionnantes 1050 pages du bouquin (mais ça va, c'est rien du tout à coté de Guerre et Paix). Et pourtant, il fallait ça pour installer une telle fresque, une image précise et fascinante de la vie pour ces marginaux des couleurs au milieu du XXe siècle américain, un flot d'émotions, de sons, de bruits aussi, et de musique à pleines brassées, dans tous les sens, toutes les formes, tous les genres connus, du chant polyphonique du XVe à la soul noire et blanche 60's, de l'opéra aux lieder et aux Beatles ; la musique peuple l'intégralité des actes de Joseph et Jonah, ils ne vivent absolument que pour elle ; elle est leurs racines et leur avenir ; leur raison d'être et leur but dans la vie, et de manière générale l'unique chose qu'ils connaissent vraiment. Le style est posé et la construction très étudiée, et on finit par connaître chaque personnage comme s'il faisait partie de notre famille.

Il y aurait encore mille choses à dire, mais la critique est déjà bien assez longue alors : si vous ne le lisez pas, (c'est un tort, mais) n'hésitez pas à le conseiller à tous les fans de musique, c'est plaisir garanti !

Rédigé par Florentin

Publié dans #Litté américaine

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